
Laissez-moi vous raconter une histoire. Elle commence sur un tarmac belge, un matin où votre souffle dessine encore de petits nuages dans l’air froid. Vous bouclez votre ceinture, posez la joue contre le hublot glacé, et le ronronnement des moteurs vous berce jusqu’à ce que vos paupières se ferment.
Derrière elles se dessine déjà, aux confins de l’Europe et de l’Asie, une ville couleur d’abricot, plus vieille que Rome, veillée par une montagne coiffée de neige. Sur le siège voisin, une grand-mère de la diaspora arménienne serre contre elle un sac rempli de cadeaux pour ceux restés au pays, et vous tend en souriant un abricot sec avant de reprendre sa conversation dans une langue aux sonorités rondes. Sous l’aile glissent les plaines d’Europe centrale, puis le bleu profond de la mer Noire, jusqu’à ce que des crêtes enneigées viennent scintiller au loin. Quand la porte s’ouvre enfin, vous descendez les marches de la passerelle et l’air des hauteurs vous pique aussitôt les joues.
Erevan vit en effet perchée entre 900 et 1 200 mètres d’altitude, blottie dans la vallée de l’Ararat que traverse la rivière Hrazdan. Avec ses larges avenues et son million d’habitants, elle a tout d’une capitale de son temps, alors que ses racines plongent loin dans l’Antiquité. Pour les toucher du doigt, vous grimpez une colline poussiéreuse du sud-est, jusqu’aux remparts de la forteresse d’Erebuni, que le roi ourartéen Argishti Ier fit élever en 782 avant notre ère. Cette date, considérée comme l’acte de naissance de la ville, la place près de trente ans avant la fondation légendaire de Rome, de quoi faire pâlir la Ville éternelle. Dans le musée installé en contrebas, vous vous penchez sur une inscription gravée en cunéiforme, et vos yeux suivent ces minuscules entailles laissées dans la pierre il y a plus de deux mille huit cents ans.
Puis, en redescendant, la ville se met à rosir
À mesure que vous regagnez le centre, les façades se teintent de rose poudré, de pêche et d’ocre. En passant, vous laissez courir votre main sur l’une d’elles et sentez sous vos doigts le grain rugueux du tuf, une pierre volcanique tendre extraite des montagnes alentour, qui vaut à Erevan son surnom de ville rose. Toulouse le porte aussi, même si les deux cités n’ont rien en commun, la française devant sa couleur à la brique.
Au coin d’une rue, le patron d’une échoppe vous sert un café arménien dans une tasse minuscule, épais et brûlant, que vous sirotez à petites gorgées. Dans le parc voisin, les dés du backgammon roulent et claquent sur le bois, et un joueur aux cheveux blancs vous fait signe d’approcher pour assister à la fin de sa partie. Aux beaux jours, quand la nuit tombe sur la place de la République, dessinée dans les années 1920 et 1930 par l’architecte Alexandre Tamanian, vous vous glissez parmi les habitants venus regarder les fontaines danser en musique et en lumière, entre des enfants perchés sur les épaules de leurs parents.
Le lendemain, vous attaquez la Cascade, un immense escalier de pierre claire qui monte vers le ciel par paliers. Entre les massifs fleuris, des sculptures contemporaines surgissent au détour des marches, et une petite fille lâche la main de sa mère pour courir se cacher derrière l’une d’elles. Vos mollets brûlent un peu, votre souffle se raccourcit, mais tout là-haut, la ville entière s’étend à vos pieds, et au loin, par-delà les toits roses, l’Ararat découpe sa cime enneigée sur le ciel. La montagne se trouve aujourd’hui en Turquie, ce qui n’a pas empêché les Arméniens d’en faire leur symbole national.
Et plus à l’est, la route file vers les gorges
Le songe vous emporte alors hors de la ville, fenêtre ouverte, sur une route qui serpente entre des collines pelées et dorées. Moins d’une heure plus tard, vous posez le pied devant le temple de Garni, perché au bord d’un ravin avec ses colonnes d’inspiration gréco-romaine. Bâti au Ier siècle, il a été renversé par un séisme au XVIIe siècle avant d’être patiemment remonté, pierre après pierre, dans les années 1970. En vous penchant audessus du vide, vous découvrez les parois de basalte qui forment en contrebas des colonnes hexagonales serrées, que les Arméniens ont baptisées la symphonie des pierres.
Plus loin, le monastère de Geghard s’enfonce dans la montagne, avec des chapelles creusées à même la roche. Vous y entrez tête baissée, la fraîcheur vous saisit les épaules, et l’odeur de cire vous enveloppe. À votre tour, vous piquez une fine bougie dans un bac de sable et regardez sa flamme vaciller. Sacrés chanceux, ceux qui entendent alors un charakan, hymne de l’Église apostolique arménienne, s’élever sous les voûtes.
Jusqu’à ce que la faim ramène vers la ville
Le soir venu, c’est l’odeur de braise qui vous guide. Dans une cuisine ouverte sur la rue, une femme étire la pâte du lavash à bout de bras, puis la plaque d’un geste vif contre les parois brûlantes du tonir, un four creusé dans le sol. Quelques minutes plus tard, ce pain très fin, inscrit au patrimoine immatériel de l’Unesco, arrive tiède entre vos mains, et vous y enroulez le khorovats, ces grillades de viande marinée encore grésillantes, avant de goûter les dolmas et les abricots séchés au goût de miel.
Au son grave et doux du doudouk, les toasts s’enchaînent autour de la table. On vous sert pour finir un brandy local, dont Winston Churchill aurait été friand, du moins si l’on en croit la légende.
Toute cette histoire, aux allures de rêve lucide, a pourtant bien une date de départ, puisqu’à partir du 1er février 2027, Wizz Air reliera Charleroi à Erevan trois fois par semaine, pour quatre heures et demie de vol. De quoi transformer ce songe en carte d’embarquement…
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